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Photographier les tétras-lyres au printemps : aventure en Champsaur

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À 5h30 du matin, réveiller ma fille n’est jamais simple. Manon a émergé très difficilement ce jeudi-là, bien que nos sacs de bivouac soient déjà prêts. Nous avons quitté la voiture à 6h20, soit 20 minutes de retard sur notre plan d’approche du lek du tétras-lyre. À ce stade, une seule certitude : nous ne savions pas encore si cette journée nous livrerait ses secrets.

Le premier jour : les signes de printemps

Mercredi. En route pour le Champsaur dès le matin pour le repérage initial. Une halte à Saint May, la première observation nous arrête net : pas un souffle de vent, pas un rayon de soleil. Les vautours ne volent pas. L’atmosphère stagne.

Puis le front chaud arrive. Il chasse l’air devant lui comme un bulldozer invisible. Soudain, le vent se lève, et avec lui la magie opère. Les rapaces déploient leurs ailes et montent. Nous les observons durant une heure, à jouer pose, repose et vol.

Les premières gouttes nous ramènent à la réalité. Direction la montagne, à la recherche des leks des tétras-lyres. L’enneigement tardif nous bloque : les faces nord, où nous attendions trouver les places de chant, sont inaccessibles. Plan B : le deuxième lieu repéré, en face sud. Nous vérifions à pied si la voiture pourrait passer. Pas de chance — les congères de neige d’1,5 mètre nous condamnent à 20 minutes de marche supplémentaire. C’est acceptable.

Ce soir-là, maïs au barbecue dans la brume. Deux écureuils passent. La brume s’épaissit en brouillard. À deux dans la voiture, avec le matériel de bivouac et tout l’équipement photo, l’espace devient précieux.

Jeudi : la traque du lek

À l’appel du réveil, Manon émerge avec réticence. Nous avons d’abord cru bien nous en tirer à 6h20, mais ce retard nous coûte déjà 20 minutes. En montagne, vingt minutes, c’est un univers entier.

Après une heure de marche, les premiers chants percent le silence. Des cris rauques, gutturaux — la parade du tétras-lyre. Nous sommes sur la bonne zone. Crottes fraîches, talus rongés par les becs, tout parle. Quelques traversées de névés, et nous atteignons notre poste d’observation.

Manon repère d’abord : un tétras-lyre perché sur une crête, au sommet d’un arbre. Il est tellement loin qu’à première vue, monter jusqu’à lui relève de l’impossible. La neige molle, le dévers trop important — c’est trop difficile d’accès.

Puis, l’imprévu. Deux tétras-lyres apparaissent en vol, rejoints par un troisième. Ils quittent leur lek. Où ont-ils décollé ? Nous ne le saurons qu’après, en affinage. Par chance, ils se posent à proximité. Nous les observons longtemps, faisons quelques photos — des images précieuses, des tétras perchés, un spectacle rare.

Quand ils décident de partir, nous nous mettons en route pour raffiner le repérage du lek. Localiser précisément la place de chant, c’est la clé pour l’année prochaine.

La neige nous arrête brutalement. Molle, glissante, les crampons sont inutiles. Le dévers dépasse nos limites de sécurité. Nous faisons demi-tour. Mais nous avons repéré. C’est l’essentiel.

À 11h30, nous sommes de retour à la voiture. Pont-du-Fossé nous attend — juste à temps pour récupérer le filet de rangement commandé jours plus tôt. Notre van de fortune en a besoin pour une meilleure ergonomie. Petit détail logistique qui fait toute la différence en terrain.

Le repaire des bouquetins : bivouac en haute altitude

Après une pause chez le caviste du village — un repas typiquement champsaurien — nous nous préparons pour la vraie mission : les bouquetins. Je réorganise les sacs de bivouac. Direction la montagne, toujours plus haut.

Les ubacs restent enneigés. Les adrets sont dégagés. Nous savons où aller. À mi-parcours, un troupeau d’une quinzaine de bouquetins décide de nous suivre jusqu’à notre lieu de bivouac sur un passage rocheux dominant la vallée.

Une fois le camp établi, le spectacle commence : plus de 30 bouquetins nous entourent. Certains lèchent les pierres, cherchant les sels minéraux. Un vieux mâle s’approche nonchalamment. Tellement près que même avec un objectif de 150 mm, je n’arrive pas à rentrer sa tête dans le cadre.

Nous nous échappons de cet encerclement dès que le soleil nous permet de nous déplacer à l’ombre. Le froid tombe. Le repas lyophilisé se prépare vite. Nous regardons le spectacle des bouquetins jusqu’à la nuit, cette nuit fraîche de montagne mais supportable. Au petit matin, un vieux mâle se dresse sur un rocher contre-jour. La photo que je rêvais de faire.

Retour à la civilisation, observations en chemin

Les sacs à dos refaits, lourdement chargés, nous redescendons en vallée. À la voiture, un rituel : faire le plein d’eau, vider les sacs, installer le filet de rangement. Un restaurant découvert nous régale d’un excellent repas champsaurien.

Pour finir, visite à l’accrobranche — fermée, mais ce n’était pas grave. À la place, nous observons l’eau du printemps : têtards en frénésie, sangsues négociantes, mamans canards avec 12 canetons en duvet.

Le dernier jour. Réveil à 5h30 — ça pique. Une nouvelle recherche du tétras-lyre, sans succès cette fois, mais les observations se multiplient : chevreuils, écureuils, chants de mésanges. Après avoir usé les yeux aux jumelles et les oreilles au moindre son d’oiseau, nous avons pris le chemin des écoliers. De ferme en ferme pour ramener des produits locaux — la montagne récompense ceux qui ralentissent.

Ce qu’on emporte d’une telle sortie

Photographier le tétras-lyre n’est pas qu’une quête d’images. C’est accepter trois jours de confort relatif, de froid, d’humidité. C’est partager la route avec quelqu’un d’autre, se réveiller avant l’aube. Et puis, c’est aussi recevoir : un troupeau entier de bouquetins qui vous adopte, un vieux mâle qui s’approche à quelques mètres, des chants gutturaux qui percent le silence alpin.

Le lek est repéré pour l’année prochaine. Les images des tétras-lyres perchés, des bouquetins en contre-jour, des paysages du Champsaur racontent cette histoire. Mais le vrai butin, c’est la compréhension du terrain, du rythme de la montagne, de la façon dont les animaux nous tolèrent quand nous venons simplement les regarder, tranquille.

La prochaine fois, nous saurons où aller. Nous saurons quand partir.

Commentaires

2 réponses à « Photographier les tétras-lyres au printemps : aventure en Champsaur »
  1. Avatar de Romain D.
    Romain D.

    Réveiller une ado à 5h30 pour traquer des tétras dans la neige — Manon mérite clairement une médaille. La scène avec les 30 bouquetins qui vous encerclent au bivouac, c’est le truc qu’on lit dans les récits de montagne et qu’on croit à moitié. Apparemment ça arrive pour de vrai. J’ai cherché les tétras-lyres deux hivers dans le Vercors sans trouver un lek actif, le Champsaur c’est donc une piste sérieuse. Vous étiez sur quel massif exactement ?

    1. Avatar de Aimevhé
      Aimevhé

      Sur les versants encore enneigés, mais partiellement pour nous permettre d’approcher.

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