Image d'illustration, Aimevhé Photograpies : photo animalière, paysage, nature, concert

Mont Ventoux : enquête sur trois chèvres férales

Le

Catégorie :

Ecrit par :

Le bruit venait de derrière la lèvre de la combe, et il était beaucoup trop sonore pour un chamois.

Je parcours la face nord du mont Ventoux depuis plusieurs années, à la recherche des chamois qui fréquentent ses pierriers. Ce matin-là, à l’intérieur de la réserve biologique intégrale gérée par l’ONF, j’ai fini par trouver trois chèvres sans boucle auriculaire, à bonne distance de tout troupeau gardé. Des chèvres férales dans le Ventoux, peut-être les premières observées sur ce versant. L’enquête a commencé au retour, sur mes propres fichiers.

Chercher le chamois aux jumelles et à l’oreille

Dans les pierriers de la face nord, le chamois se cherche aux jumelles. Isolé sur la caillasse claire, sa silhouette sombre finit par accrocher l’œil. En forêt, il se dissout dans le décor et on passe à côté sans le voir.

L’autre méthode est sonore. Quand un chamois gratte le sol pour dégager quelques touffes d’herbe, il déplace des cailloux. Le bruit est sec, discret, irrégulier. On l’apprend à force de sorties, et on finit par entendre l’animal avant de le repérer.

Ce matin-là, j’ai entendu exactement ce bruit. En dix fois plus fort. Trop de pierres déplacées, trop longtemps, trop franchement. Aucun chamois ne racle comme ça.

Trois chèvres derrière la lèvre de la combe

La source du bruit se trouvait hors de vue, masquée par la rupture de pente. Impossible de couper à travers le versant pour la contourner : la réserve biologique intégrale interdit de quitter les sentiers balisés, et c’est bien la règle que je voulais respecter. J’ai donc fait ce qui restait possible. Avancer lentement sur le sentier, sans bruit, décaler mon angle de quelques mètres à chaque arrêt, attendre que la ligne de la combe s’abaisse.

Trois chèvres. Pas un chamois, pas un mouflon : trois chèvres, occupées à brouter, groupées. Aucune ne portait de boucle d’identification, celle que tout animal d’élevage doit avoir à l’oreille. En plusieurs années de terrain sur le Ventoux, je n’avais jamais croisé de chèvre ici, c’est interdit par le règlement de la réserve intégrale de biosphère du Mont Ventoux. Aucun berger n’y va. J’ai fait quelques images, sans chercher la photo parfaite. Ces clichés allaient devenir des pièces à conviction.

L’enquête par la photo : ce que disent les oreilles

Une boucle auriculaire s’arrache. Une chèvre échappée peut perdre la sienne dans un buisson d’épineux et ressembler, quelques mois plus tard, à un animal qui n’a jamais appartenu à personne. La première vérification s’est donc faite sur l’écran, en zoomant dans les fichiers, oreille par oreille.

  • La chèvre grise : un trou net, à l’emplacement habituel de la boucle. Aucune ambiguïté.
  • La chèvre blanche : pas de perforation visible, mais un petit lobe déformé sur le bord de l’oreille. Séquelle d’un arrachement ? Je reste dubitatif.
  • La chèvre brune : oreille plus petite, angle de prise de vue défavorable. Rien d’exploitable.

Deux femelles au moins. La troisième, plus massive, reste indéterminée : pas assez charpentée à mon sens pour un bouc, mais je n’ai pas l’image qui trancherait. Les trois montrent la morphologie de la chèvre du Rove, une race provençale rustique, habituée aux parcours secs et aux terrains difficiles. Exactement le profil d’un animal capable de tenir l’hiver sans personne pour lui ouvrir une bergerie.

Des chèvres férales dans le Ventoux : le précédent ardéchois

Le terme mérite d’être posé. Une chèvre férale n’est ni sauvage ni domestique : c’est une chèvre d’élevage qui vit hors de toute gestion humaine, parfois sur plusieurs générations. Dans les gorges de l’Ardèche, du côté de Vallon-Pont-d’Arc, ces troupeaux sont documentés depuis longtemps. Ils descendent de quelques animaux échappés d’un élevage, des chèvres et au moins un bouc, qui se sont reproduits en nature.

J’y ai vu des bêtes peu farouches. Personne ne les chasse, et certaines s’approchent des routes où des touristes leur donnent à manger. Rien ne les pousse à fuir l’homme, et le troupeau a grossi.

Les trois chèvres du Ventoux en sont peut-être au premier chapitre de la même histoire : une échappée récente, une génération, pas davantage. Ou alors elles vivent là depuis plus longtemps que je ne le crois, et je suis simplement passé à côté jusqu’ici.

Ce que trois chèvres changent dans une réserve intégrale

La réserve biologique intégrale du mont Ventoux n’est pas une zone protégée ordinaire. Toute activité y est suspendue : ni foresterie, ni pâturage, ni création de sentier. La randonnée reste possible sur les seuls itinéraires balisés. L’idée tient en une phrase : laisser le milieu évoluer seul, et l’observer sur des décennies.

Trois caprins domestiques qui broutent l’herbe et les jeunes pousses dans ce périmètre posent deux problèmes distincts. D’abord la concurrence alimentaire avec la faune sauvage installée sur les mêmes ressources : chamois, chevreuil, cerf. Ensuite la lecture des données. Une pression de broutage attribuée aux ongulés sauvages, mais produite par des chèvres, fausse l’interprétation des relevés. Dans une zone dont la valeur scientifique repose sur l’absence d’intervention humaine, un animal d’élevage en liberté est une variable qui n’a rien à faire là.

Le mouflon, lui, a été introduit dans le massif pour la chasse. Ce caprin méditerranéen, le même que celui des montagnes corses, fréquente surtout le versant sud. Sur la face nord, il reste très rare. Son statut de gibier contraste avec celui de ces chèvres, que personne n’a voulues et que personne ne revendique.

J’ai écrit à l’agence ONF Bouches-du-Rhône – Vaucluse, à Carpentras, pour signaler l’observation et transmettre les photos. Aucune réponse à ce jour. L’information n’intéresse peut-être pas, ou elle attend son tour dans une pile.

Blanquette, le loup et la question du bouc

La chèvre de Monsieur Seguin a tenu jusqu’à l’aube avant de se faire croquer. Le loup est présent dans le Ventoux, et c’est la différence majeure avec l’Ardèche : les premiers troupeaux féraux s’y sont installés à une époque sans prédateur, et ils sont aujourd’hui assez nombreux pour absorber des pertes. Trois chèvres, non.

Reste la question qui décide de tout : y a-t-il un bouc parmi elles ? Sans mâle, l’histoire s’arrête en une saison ou deux, par prédation ou par vieillissement. Avec un mâle, le Ventoux tient probablement le début d’une population férale, et l’ONF un dossier de gestion à ouvrir.

Je retournerai dans cette combe. Cette fois, je chercherai deux choses précises : une oreille percée, et un bouc.

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Derniers articles

Catégories